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PROFESSION DE FOI DE MARAT

liberty


VERSAILLES

05 JANUARY 1792

On m’écrit de tous côtés que cette feuille cause beaucoup de scandale ; les ennemis de la patrie crient au blasphème ; et les citoyens timides qui n’éprouvèrent jamais ni les élans de l’amour de la liberté, ni le délire de la vertu, pâlissent à sa lecture. On convient que j’ai raison d’attaquer la faction corrompue qui domine dans l’Assemblée nationale, mais on voudrait que ce fût avec modération : c’est faire procès à un soldat de se battre en désespéré contre de perfides ennemis.

Peut-être aussi me juge-t-on avec un peu de légèreté, et sans doute on changerait d’opinion si l’on connaissait les faits. En voici qu’il est bon de ne pas oublier. Tant que j’ai cru voir dans l’Assemblée nationale des citoyens dévoués au service de l’Etat, j’ai eu pour elle le respect qu’inspirent les vertus publiques. Tant que j’ai cru voir dans l’Assemblée nationale un désir soutenu, mais peu éclairé, d’aller au bien, j’ai eu pour elle tous les égards que mérite la loyauté ; j’ai travaillé à la rappeler aux bons principes, et, crainte de diminuer la confiance des peuples, je lui ai adressé directement mon travail. Mais lorsque j’ai vu l’assemblée poursuivre avec opiniâtreté un plan d’opérations funestes, j’ai fait l’acquit de ma conscience en lui adressant publiquement mes observations. Enfin, lorsque je n’ai pu me dissimuler le dessein criminel qu’a formé la faction ennemie de sacrifier la nation au prince et le bonheur public à la cupidité d’une poignée d’ambitieux, toute espèce de considérations s’est évanouie ; je n’ai vu que le danger de la patrie, son salut est devenu ma loi suprême, et je me suis fait un devoir de répandre l’alarme, seul moyen d’empêcher la nation d’être précipitée dans l’abîme.

Au demeurant, je dois ma profession de foi à mes lecteurs ; je vais la leur faire avec la franchise d’un homme qui ne sait point dissimuler, mais je n’y reviendrai plus. Je les prie de s’en souvenir. - La vérité et la justice sont mes seules divinités sur la terre. Je ne distingue les hommes que par leurs qualités personnelles ; j’admire les talents, je respecte la sagesse, j’adore les vertus ; je ne vois dans les grandeurs humaines que les fruits du crime ou les jeux de la fortune : toujours je méprisai les idoles de la faveur, et n’encensai jamais les idoles de la puissance : de quelques titres qu’un potentat soit décoré, tant qu’il est sans mérite il est peu de chose à mes yeux, et tant qu’il est sans vertus, il n’est à mes yeux qu’un objet de dédain.

Les bons patriotes craignent que ma feuille ne soit supprimée, ce serait donc par les suppôts du despotisme : or, je les défie d’oser y toucher ; ils savent combien peu je les crains, et je ne les crois pas assez imbéciles pour se déclarer de la sorte ennemis du bien public, et traîtres à la patrie.

Dans un combat de discussions épineuses le peuple a tout à craindre des artifices de ses ennemis, et il n’a rien à espérer de ses forces, de son courage, de son audace ; il sera pris au piège s’il ne l’aperçoit ; il lui faut donc des hommes versés dans la politique, qui veillent jour et nuit à ses intérêts, à la défense de ses droits, au soin de son salut ; je lui consacrerai tous mes instants.

En combattant contre les ennemis de l’Etat j’attaquerai sans ménagement les fripons, je démasquerai les hypocrites, je dénoncerai les traîtres ; j’écarterai des affaires publiques les hommes avides qui spéculent sur leur faux zèle ; les lâches et les ineptes, incapables de servir la patrie ; les hommes suspects, en qui elle ne peut prendre aucune confiance. Quelque sévère que soit ma plume, elle ne sera redoutable qu’aux vices, et, à l’égard même des scélérats, elle respectera la vérité ; si elle s’en écarte un instant pour blesser l’innocence, qu’on punisse le téméraire, il est sous la main de la loi.

Je sais ce que je dois attendre de la foule des méchawnts que je vais soulever contre moi : mais la crainte ne peut rien sur mon âme, je me dévoue à la patrie, et suis prêt à verser pour elle tout mon sang.

by Jean-Paul Marat